Je ne suis pas Charlie

Article écrit le jeudi 7 janvier 2015, publié avec un peu de retard.

Dans l’avion en direction de Dublin. Je me coupe pour quelques heures d’Internet, et de l’incroyable climat anxiogène  qui y règne depuis hier matin. J’en profite pour poser quelques mots sur ce que je ressens face aux évènements. Je vais tenter de m’exprimer clairement, en espérant que vous compreniez mon point de vue.

Depuis hier, j’ai vu fleurir de partout sur les réseaux sociaux le désormais célèbre #JeSuisCharlie. Ca a commencé sur Twitter, ça s’est poursuivi sur Facebook, et j’ai été (très naïvement, je le reconnais) surprise de voir apparaître dans mon fil de lectures WordPress autant d’articles qui reprenaient le hashtag et l’image qui l’accompagne.

A mesure que le message tournait et s’amplifiait, d’autres ont fait leur apparition : #NousSommesTousCharlie, « 12 morts mais 66 millions de blessés », et enfin, #JeNeSuisPasCharlie. C’est dans ces derniers mots que je me suis reconnue. Je ne suis pas Charlie, je refuse de l’être. Je refuse d’être associée au hashtag #NousSommesTousCharlie, je refuse d’être comptée dans les soi-disant 66 millions de blessés.

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Je ne suis pas Charlie, parce que je suis seulement moi, et surtout, parce que je suis vivante. Je ne fais pas partie des 12 morts, je ne fais pas partie des 12 familles victimes. Je vais bien, je n’ai pas vu ma vie être bouleversée par cet attentat. Pour moi, tout va continuer comme rien ne s’était passé. Parce que rien ne s’est passé dans ma vie privée. Je suis sous le choc d’un évènement brutal et d’une cruauté extrême, mais je ne suis pas blessée. Ceux qui sont blessés, et qui le seront toute leur vie, ce sont les proches des disparus, leurs familles, leurs amis.
J’ai entendu des gens expliquer que le hashtag #JeSuisCharlie est un hommage à ces victimes. J’ai vu ces mêmes gens se réapproprier la douleur des proches, à base de « je souffre pour eux », « nous souffrons avec vous ». Et devant de tels propos, j’ai une pensée pour les proches des victimes. Si vous n’avez jamais perdu quelqu’un d’une manière aussi brutale (bien que les circonstances aient été différentes, c’est mon cas), vous n’avez aucune idée de la douleur de ces gens en ce moment. Si vous n’avez perdu personne dans cet attentat, alors vous ne pouvez pas dire que vous souffrez aux côtés des familles. Vous pouvez être choqué, révolté, mais vous n’êtes pas blessé.
Je ne suis pas Charlie, car je rejette le message véhiculé par #JeSuisCharlie, à savoir « je souffre de ces disparitions ». Pire, je le considère comme une balle de plus dans le cœur des proches, dont le deuil est volé par des millions de personnes.

Je ne suis pas Charlie, car Charlie Hebdo est un journal que je déteste. Sa ligne éditoriale, à base de sexisme, de racisme et d’islamophobie, me dérange profondément, et me dérangera toujours. Si j’ai une pensée pour les hommes disparus, je ne soutiens pas pour autant leur travail. Avec #JeSuisCharlie, j’ai le sentiment qu’une grande partie des Français a cessé de réfléchir. En déclarant que vous êtes Charlie, vous vous associez aux idées discriminatoires véhiculées par Charlie Hebdo et ses journalistes. Vous leur donnez de la voix, du pouvoir. Etre Charlie, c’est être sexiste, raciste, islamophobe.
Je ne suis pas Charlie, car je rejette le message véhiculé par #JeSuisCharlie, à savoir « je soutiens le travail des journalistes de Charlie Hebdo, je soutiens leur lutte pour que le journal continue d’exister. » Je ne souhaite pas à Charlie Hebdo de disparaître dans de telles conditions, mais je souhaite que ses journalistes abandonnent un jour leur ligne éditoriale. Je ne m’identifiais pas à leur travail de leur vivant, je ne m’y identifierai pas plus maintenant qu’ils sont morts.

(Parenthèse 1 : je vois d’ici arriver les commentaires essayant de me convaincre que je n’ai rien compris, que Charlie Hebdo est un journal humoristique, que ce n’est pas vraiment raciste, puisque c’est juste pour rire, et blablabla « on peut rire de tout avec n’importe qui ». Non. L’humour ne justifie pas tout. En fait, il ne justifie rien. L’humour n’est pas un dieu dont l’autorité supérieure excuserait les pires paroles. Quand l’humour est oppressif, il n’est pas drôle. Faire de l’humour en ayant des propos racistes, ou sexistes, c’est être raciste, c’est être sexiste. Et si vous continuez de penser que l’humour justifie tout, vous réaliserez sans doute que ce n’est pas le cas, le jour où vous serez victime d’un humour qui vous attaque personnellement).

 (Parenthèse 2 : il y a des propos très stupides qui circulent sur Internet en ce moment, et qui prétendent que, si vous refusez d’être Charlie, alors vous soutenez les terroristes. Non. On ne peut pas résumer la situation de manière aussi binaire. Il n’y a pas d’un côté le bien incarné par Charlie Hebdo, et de l’autre le mal incarné par le terrorisme. Refuser de soutenir Charlie Hebdo, ce n’est pas cautionner les actes terroristes dont ont été victimes 12 personnes. On peut refuser d’apporter son soutien à Charlie Hebdo pour diverses raisons, refuser le hashtag #JeSuisCharlie, cela ne signifie pas que l’on se réjouisse de la mort d’êtres humains. Bien au contraire.)

Au milieu de multiples « hommages » tous plus ou moins identiques, j’ai lu et relu des phrases de ce genre : « Ils ont essayé de tuer la liberté d’expression », « La liberté d’expression est en danger. » Et je me demande : de quelle liberté d’expression parle-t-on ?
Je considère qu’une liberté n’existe que parce qu’elle a des limites. La limite de la liberté d’expression, c’est le respect d’autrui. La liberté d’expression n’excuse pas que l’on insulte quelqu’un. Elle n’excuse pas que l’on soit raciste, sexiste, homophobe et islamophobe. Pour moi, Charlie Hebdo dépasse les limites de la liberté d’expression. Si le journal doit disparaître suite à l’attentat, je ne considérerai pas que la liberté d’expression est morte. Charlie Hebdo sera mort, et Charlie Hebdo, ce n’est pas la liberté d’expression.
La liberté d’expression est-elle en danger ? Oui, peut-être, puisque des journalistes se font tuer sur leur lieu de travail. Mais je crois que la liberté d’expression était en danger bien avant cet attentat. Parce qu’en France, elle n’est accordée qu’à certaines catégories de personnes. Regardez, partout dans les médias, qui parle d’islam, d’islamisme, d’islamophobie : des hommes qui ne sont pas musulmans. Regardez qui parle de racisme : des hommes blancs. Qui parle aujourd’hui : des hommes blancs, qui ne sont pas musulmans. On assiste à une montée effarante de l’islamophobie, et les premiers concernés, les victimes, ne sont invités nulle part à en parler. Pire, ils sont de plus en plus stigmatisés, discriminés.
Si la liberté d’expression est menacée, c’est seulement en donnant la parole aux personnes concernées qu’on pourra la sauver. Pour parler de racisme, arrêtons d’en parler entre blancs. Pour parler d’islamophobie, donnons la parole aux musulmans qui la vivent.

Et parce que je ne suis pas Charlie, je souhaite que cet article devienne un espace de parole pour tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne se reconnaissent pas dans le mouvement #JeSuisCharlie. Vous pouvez vous exprimer dans les commentaires, ou m’envoyer par mail (dispo dans l’onglet A Propos) vos textes ou les liens vers vos articles.

« Aujourd’hui si je ne suis pas une Charlie, ce n’est pas parce qu’il y a eu un attentat, ce n’est pas parce que le journal a sali l’islam en ce moquant de leur prophète. Non, je ne suis pas une Charlie car je n’ai jamais déjà, ouvert un seul de leurs journaux et qu’en tant que Catholique je n’apprécie pas non plus leurs dessins se moquant du catholicisme.

Je ne suis pas une Charlie, je suis juste une française révoltée. Lever des crayons et brandir une affichette, ce n’est pas ça qui va nous sauver. » Anonyme. 

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7 réflexions sur “Je ne suis pas Charlie

  1. Coucou,
    Je viens de lire ton article, certes, par curiosité, mais surtout pour connaître ton point de vue. Je préfère te répondre directement sur ton blog, plutot que sur le sujet de Vinted. C’est la moindre des choses.

    Jusqu’à présent j’étais relativement d’accord avec tes propos. Effectivement, pour nous, qui n’avons pas été confronté à l’attentat, la vie continue…Cependant, ce genre d’événement ne laisse pas indifférent. Pour ma part, je sais qu’une sensation de vulnérabilité s’est installée (provisoirement, peut-être en attendant que le temps fasse son œuvre).
    En ce qui concerne le hashtag, il ne faut pas généraliser. Toutes les personnes qui l’utilisent (moi-même j’en ai fait usage), ne sont pas là, à larmoyer à la place des personnes touchées par l’attentat. Cependant, oui, je trouve aussi simplet, de s’approprier la douleur que l’on ne peut pas comprendre sans l’avoir vécu. C’est purement hypocrite. Par contre, on peut très bien s’associer à la peine que les proches des victimes traversent, sans pour autant prendre le rôle de pleureuses.

     » Avec #JeSuisCharlie, j’ai le sentiment qu’une grande partie des Français a cessé de réfléchir. En déclarant que vous êtes Charlie, vous vous associez aux idées discriminatoires véhiculées par Charlie Hebdo et ses journalistes. Vous leur donnez de la voix, du pouvoir. Etre Charlie, c’est être sexiste, raciste, islamophobe  ». Concernant ce paragraphe, je trouve que ce que tu dis est trop caricatural. Encore une fois, ta pensé a généralisé les dires d’une potentielle minorité. C’est de la satyre. Ce mot à lui seul résume tout. Ce journal est loin d’être ce que tu penses. Surtout connaissant certains journalistes qui y travaillent. Pour ma part, ce hashtag, en l’utilisant, me permet de crier ma colère à l’encontre des gens qui imposent leur diktat au mépris des droits et libertés pour lesquels il faut sans cesse batailler. Je l’utilise car, personne ne devrait mourir parce que d’autres gens ne sont pas en accord avec leurs idéaux. Je l’utilise pour mettre en lumière la folie humaine, pour signifier la monstruosité du fanatisme. C’est aussi (et avant tout autre chose), en l’associant au hashtag JESUISFLIC (et oui, il ne faut pas l’oublier), une manière de m’associer à tous les membres des forces de l’ordre pour rendre hommage aux policiers qui se sont fait massacrer. En tant que gendarme réserviste, cela m’a beaucoup atteint et je n’aurais certainement pas pu rester à ne rien dire.
    Quand tu parles de liberté d’expression, SI elle est en danger car, qu’importe les propos que l’on tient, si le prix à payer est de se faire tuer, ça devient une dictature ! Ca ne veut pas dire pour autant que je cautionne les gens qui pronent des discours à la limite du supportable, mais c’est pour faire comprendre que, dans ce monde personne ne peut avoir la même façon de penser.
    Aussi quand tu dis  » Regardez, partout dans les médias, qui parle d’islam, d’islamisme, d’islamophobie : des hommes qui ne sont pas musulmans. Regardez qui parle de racisme : des hommes blancs. Qui parle aujourd’hui : des hommes blancs, qui ne sont pas musulmans  ». Es-tu certaine de tout ça ? Pour la première et la dernière phrase, on ne leur demande pas leur appartenance religieuse ! Le racisme n’est pas non plus qu’une affaire  »d’hommes blancs ». Les médias ne montrent que ce qu’ils veulent et les gens tombent dans le panneau.

    En ce qui me concerne, #JesuisCharlie parce que la bêtise humaine dépasse les bornes (et encore, je reste soft dans mes propos). Ce monde devient n’importe quoi et en France, il faudrait que la justice soit beaucoup moins clémente à l’égard de personnes comme ceux qui provoquent des attentats, qui tuent sans raison valable. Si il était mis une bride à toutes ces dérives, les décérébrés n’auraient peut-êtres plus envie d’agir et de recommencer à tour de bras. #JesuisCharlie, parce que ce sont encore des innocents qui paient pour la folie humaine. #JesuisCharlie, parce que des policiers sont morts et que c’est toute ma profession qui est atterrée. #JesuisCharlie parce qu’il est nullement question de raciste à la base. Cet attentat est juste le résultat du fanatisme. La religion, l’origine ethnique n’a rien à voir dans tout ça. Ces terroristes sont justes des tarés. #JesuisCharlie, parce que cet événepment aurait pu se produire n’importe où, aurait pu toucher n’importe qui. #JesuisCharlie parce qu’aujourd’hui, nous ne sommes plus à l’abri de rien.

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  2. « Sa ligne éditoriale, à base de sexisme, de racisme et d’islamophobie »

    Si je puis me permettre, sa ligne éditoriale n’était absolument pas ce que tu décris dans ton article. Et encore moins le fait que les gens se revendiquant Charlie, approuvent les idées « racistes » comme tu dis.
    Charlie Hebdo n’est pas un journal raciste, il dessine une satire de toutes les personnalités publiques, tous les partis politiques, toutes les religions, tous les prophètes.

    Aimé par 5 people

  3. Je voudrais juste faire remarquer que tout le monde n’a pas la même signification du #jesuischarlie.
    Oui je l’ai mis en photo de profil, non je ne pleure pas ces gens que je ne connaissais pas.
    Mais je me sens touchée par l’attaque du symbole que représente ce journal (symbole que tu ne cernes peut-être pas…), peut-être plus historiquement que par leur actuelle « ligne éditoriale », que je ne lis pas d’ailleurs. Donc je trouve qu’il n’est pas juste de généraliser les propos sur le #jesuischarlie.

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  4. Je me pose cette question : que veux dire « Je suis Charlie » ?, la personne ou le groupe qui a lancé cette phrase, que sous-entendait-il (elle) ? Ce n’est pas clair comme expression et chacun, nous pouvons y mettre une signification. Il faudrait développer. J’ai entendu des gens sur RadioFrance juste annoncer par exemple  » je m’appelle Pierre et je suis Charlie ». Point. Oui mais pourquoi ? Cela m’aurait intéresser d’en savoir plus, quel ressenti précisément ? L’expression est à la fois pleine et vide de sens en même temps. Face au flou, je me suis abstenue de mettre la maintenant célèbre affiche sur mon profil.
    Je suis mitigée par rapport à certains de vos propos, mais c’est courageux de les exprimer et oui, nous ne sommes pas obligés d’annoncer « je suis Charlie » pour différentes raisons.

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  5. Hello
    Je comprends que la ligne éditoriale de Charlie Hebdo ne plaise pas à tout le monde.
    Je comprends qu’en ce sens certains dont toi ne se sente pas « Charlie ».
    Mais tu dis « Je ne suis pas Charlie, car je rejette le message véhiculé par #JeSuisCharlie, à savoir « je souffre de ces disparitions » ».
    Pour la plupart des gens #JeSuisCharlie ne signifie pas une souffrance. Ni n’est une marque de racisme ou d’islamophobie dont tu accuses ce journal!
    Je crois que pour un grand nombre de personnes, ça signifie tout simplement qu’on est attachés à la notion de liberté (ici d’expression/de la presse) qui fait partie de la devise de la France. En attaquant Charlie Hebdo, d’une certaine façon c’est la France qui a perdu un peu de cette liberté (ou du moins c’était le but, sans doute…). Cette réaction nous a permis de nous unir face à cette barbarie.
    Mais bien sûr, on peut y associer #JeSuisFlic, #JeSuisMusulman (…) …
    Et non, en effet brandir une affiche et un stylo ne va pas changer le monde… Mais réagir « comme un seul homme » à cette attaque… c’est beau, non?! Et on constate que dans l’adversité les français savent être unis.
    Je souhaite qu’ils le restent… ça, c’est une autre histoire!

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  6. Je suis assez d’accord avec ce que vous dites sur ce billet, mais moi je suis quand même Charlie, symboliquement, par solidarité avec la liberté d’expression, et contre le crime. Ce qui est arrivé aux dessinateurs m’a choquée et attristée. Pour ce qui est de mon point de vue sur le contenu de Charlie Hebdo, je pense qu’il est difficile de définir les frontières entre l’humour et le respect, les deux étant des concepts subjectifs.. Charlie Hebdo convaincu de sa satire, et ceux qui font l’objet de son humour (politiques ou religions) se sentent (naturellement) attaqués et humiliés, car disons le franchement, lorsque Charlie Hebdo dessine un personnage (politique ou religieux) dans des postures bizarres et saugrenues, qui c’est qui va trouver ce dessin hilarant? Non, ce n’est pas cette même personne caricaturée qui va se mettre à pouffer de rire sur son dessin. Donc quel est le public ciblé par l’humour de Charlie? Charlie Hebdo fait rire un public au détriment d’un autre. Et c’est bien là qu’il divise, car tout le monde ne trouvera pas Charlie drôle et marrant. À mon avis, ça ressemble à une forme de « bizutage » médiatique !

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