« Je voulais le monde et le monde alors appartenait aux hommes. »

Quand on pense à Niki de Saint Phalle, les premières images qui nous viennent à l’esprit sont celles des Nanas, ces sculptures de femmes immenses, aux formes et aux couleurs joyeuses et expressives. Créées dans un contexte d’émancipation des femmes, elles ont du coup bénéficié d’un grand succès médiatique, et sont restées la part la plus célèbre du travail de l’artiste. Mais Niki de Saint Phalle ne peut pas être résumée à ses seules Nanas.

Jusqu’au 2 février, l’expo « Niki de Saint Phalle » au Grand Palais met à l’honneur de manière juste et sensible l’ensemble de son œuvre. Si vous passez par Paris, n’hésitez surtout pas à y faire un tour !

(NB : les photos qui illustrent l’article sont ma propriété exclusive. Tous les droits me sont réservés, toute copie sans mon accord est interdite.)

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Niki de Saint Phalle est née en 1930, dans une famille franco-américaine. Deux aspects de sa vie et de sa personnalité vont la pousser, très jeune, à se consacrer à la création :

  • forte de sa double culture et dotée d’une grande sensibilité, elle porte sur le monde et sur l’histoire un regard personnel très vif
  • manquant de repères féminins dans un monde qui appartient aux hommes, elle décide très tôt « d’être une héroïne », et de défendre les femmes.

L’artiste parle ainsi de son oeuvre : « c’était une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail. »

Au centre de ses travaux, du début à la fin, la femme est le sujet qui s’impose parmi les autres, un sujet qui ne cesse de se faire plus présent et plus puissant.

Une des rares femmes artistes de son époque, Niki de Saint Phalle s’est affranchie de la représentation classique des femmes, pour questionner sa place dans le monde et lutter pour ses droits sociaux. Elle s’est également engagée pour les droits civiques des noirs américains, et dans la lutte contre le sida.

Une sculpture phallique pleine de coeurs, pour rappeler l'importance du préservatif.
Une sculpture phallique pleine de coeurs, pour rappeler l’importance du préservatif.

Le premier grand travail de Niki de Saint Phalle, qui l’a également rendue célèbre, est celui qu’elle a initié au début des années 1960 en rejoignant les Nouveaux Réalistes : il s’agit des Tirs. Ces œuvres, entre performance, sculpture et peinture, sont à la fois des manifestes sociaux (la femme tenant la carabine dans un geste féministe) et politiques (ils évoquent la guerre d’Algérie, la guerre froide).

Les Tirs apportent un multiple questionnement : sur la mort de l’art, sur le féminisme, sur l’histoire. « En tirant sur moi, je tirais sur la société et ses injustices. En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps », a expliqué l’artiste.

Un Tir réalisé à Stockholm.
Un Tir réalisé à Stockholm.

Aux Tirs ont succédé plusieurs séries de sculptures féminines de grande ampleur, qui sont les premières Nanas, bien qu’éloignées de la joie colorée qui émane des plus connues. Marquée par sa lecture d’essais tels que Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, Niki de Saint Phalle a exploré les étapes du « devenir femme », a posé un regard critique sur les rôles attribuées à la femme dans la société : mariées, mères, prostituées, elles les a toutes sculptées, dans son immense volonté de tout montrer.

« Je ne vous ressemblerai pas, ma mère », a-t-elle ainsi déclaré, refusant de se plier aux rôles sociaux féminins.

Avec les Mariées, elle a mis en avant l’enfermement que constituait pour elle le mariage (bien qu’elle le considérât également comme une source de bonheur) : « Il n’y a pas d’émancipation possible en tant qu’être unique, de possibilités de faire autre chose que d’être une épouse soumise. »

Avec ses représentations d’accouchement, elle a exploré la puissance de la femme, sa force créatrice : « Mes naissances font de la femme une déesse. »

Une sculpture de mariée.
Une sculpture de mariée.

« Après les Tirs, la colère était partie, mais restait la souffrance ; puis la souffrance est partie et je me suis retrouvée dans l’atelier à faire des créatures joyeuses à la gloire de la femme. » C’est à ce moment-là qu’apparaissent les Nanas toutes pleines de couleurs. Descendantes des déesses préhistoriques de la fécondité qu’elles rappellent par leur ventre arrondi, elles sont un hommage monumental à la femme et à sa puissance créatrice.

Loin des stéréotypes de la femme parfaite, les Nanas affichent des corps libérés et expressifs. Elles sont grandes « parce que les hommes le sont, et qu’il faut qu’elles le soient davantage pour pouvoir être leurs égales. » Les Nanas sont les représentantes d’un féminisme sexy et souriant, elles sont « la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir. » Grâce à leur taille, elles s’imposent dans l’espace public, donnant la parole aux femmes dans un contexte d’émancipation : droit au travail sans l’accord du mari, droit d’avoir un compte en banque, autorisation de la contraception…

Parmi les œuvres de Niki de Saint Phalle, on rencontre de nombreuses Nanas à la peau noire, militantes pour les droits civiques. L’artiste a en effet cherché à faire avancer de manière parallèle le mouvement Black Power de l’époque avec celui qu’elle a nommé « Nana Power. » Elle rend en même temps hommage à de célèbres femmes, en nommant ses sculptures Joséphine Baker ou Black Rosy (en référence à Rosa Parks).

Une Nana de plusieurs mètres de haut.
Une Nana de plusieurs mètres de haut.

A force de grandir, les Nanas sont devenues des Nanas-maisons, palais et cathédrales. Le Jardin des Tarots, un immense parc, en réunit plusieurs, parmi lesquelles l’Impératrice, en forme de sphinx, dans laquelle Niki de Saint Phalle a vécu, et qu’elle considère comme « une nouvelle mère, une déesse mère. » Au Jardin des Tarots, les Nanas sont des allégories des arcanes du jeu divinatoire. On trouve ainsi la Mort, la Justice, ou la Tempérance.

Enfin, Niki de Saint Phalle est également l’auteur d’un long-métrage, Daddy. Elle y raconte, entre autres, l’inceste qu’elle a subi de la part de son père. Pour autant, le film ne  cherche pas à être un portrait fidèle de la famille de l’artiste, qui a expliqué : « c’est par dérision que j’appelle cet ouvrage « film de famille », car la famille, la société et la religion me servent de cibles. Il s’agit pour moi de montrer ce que personne ne veut voir : à part quelques exceptions, la famille est une arène où l’on s’entre-dévore. »

Dans Daddy, elle dénonce de nombreux tabous : « j’ai choisi la liberté, la communication. Il faut se taire ou tout dire. Je veux tout dire sans hypocrisie, sans peur du scandale. »

Une sculpture issue de la série des Mères dévorantes, un autre regard critique de l'artiste sur la famille.
Une sculpture issue de la série des Mères dévorantes, un autre regard critique de l’artiste sur la famille.

Niki de Saint Phalle a travaillé à subvertir les valeurs politiques et artistiques, transformant le corps-objet de la femme en un objet-corps, se tournant vers une sexualisation assumée de la pratique artistique. Précédant de quelques années les premiers mouvements féministes, elle a mêlée sa lutte pour les droits des femmes et sa féminité, elle s’est engagée avec humour, utilisant l’art pour s’adresser à tout le monde et non seulement à une élite.

« Je ne veux rien abandonner. Je veux tout ajouter. »

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